http://mespetitsscraps.over-blog.com
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L’Action restreinte
L'action restreinte constitue une véritable révolution anthropologique très difficile à assumer. Elle signifie ni plus ni moins : "occupe-toi de ton action". Elle balaie une idée que nous avons tous à l'esprit : on s'engagerait toujours pour quelque chose qui nous dépasse : le parti, le pouvoir, une théorie qui finira par englober la diversité de nos actions. C'est pourtant là l'échec de toutes les révolutions.
Tenter d'englober des actions multiples ne peut que les séparer. Il est une différence fondamentale, dont ma génération a fait l'expérience douloureuse, entre ce qui nous unit de façon abstraite et ce qui nous est commun ontologiquement. Ma génération a vécu les dangers de l'universel abstrait, contenu dans tous ces grands récits qui prétendaient savoir comment le monde devait être Pour être applicable, il doit s'opposer au réel, forcément multiple, et entraîner tyrannie et massacres. Pour unir ceux qu'il a érigés en individus, il ne peut utiliser que la discipline et la répression. L'action restreinte s'oppose à cette prétention de quelques-uns à représenter une globalité transcendante à la situation. Elle refuse cette position supérieure inexistante.
Sans cesse, les militants me mettent en garde contre l'individualisme. Si je décroche de cet universel abstrait, certes, historiquement mortifère, je me retrouve seul, individu égoïste et impuissant. Cette représentation faussée conduit à ce que j'appelle l'engagement triste. Ils sont nombreux à se rendre ainsi à diverses réunions de l'alternative, à tenter d'adhérer par pur volontarisme aux idées abstraites qui leur semblent les moins bêtes ou les moins dangereuses. Le militant va plus loin encore, d'où son caractère irréel. Il se pense comme un individu séparé mais prétend être inclus dans l'abstraction de la Cause. Rien ne peut paraître moins réel que cette vie-là et c'est là la force des dispositifs capitalistes par rapport au militantisme. Celui qui s'engage tristement oublie tout simplement que, au-delà de l'individu et de l'universel abstrait, il existe un troisième niveau, le commun. La question est alors très différente. Comment, en tant que singularité se détacher de l'individu et aller vers des couches de plus en plus profondes de soi-même qui seules donnent accès au commun ? Comment trouver le monde dans nos singularités ?
L'action restreinte ne vise pas un universel abstrait mais me permet d'aller vers ce commun. Elle ne peut jamais être jugée sur son extensivité. Qu'elle regroupe trois ou des millions de personnes ne fait pas sa valeur. Elle parle à tout le monde parce qu'elle ne prétend pas parler de tout le monde. Dans la profondeur de ma singularité je trouve une expression du même. Je peux alors m'approcher de l'autre, non dans le but d'une alliance de surface mais en découvrant ce qui dans sa singularité exprime la même chose que la mienne. Dans mes rencontres avec les intermittents, les magistrats, les psychiatres, les squatteurs, les chômeurs il n'est question que de leurs expériences singulières. Au début des années 1990, j'écrivais dans Cette douce certitude du pire : "Chacun agit en situation. Il peut y avoir affinité entre les situations mais il ne faut pas parler de coordination trop vite." Je pourrais reprendre exactement ces mots aujourd'hui. Le commun, contrairement à une certaine pensée de gauche, ne se donne pas dans l'affrontement mais dans la résistance active à l'utilitarisme et à sa forme actuelle, l'économisme. On ne peut jamais lutter globalement contre le capitalisme car sa force est justement de ne pas occuper un lieu central mais chaque situation. La question de notre époque est celle-ci : que signifie la justice sociale dans nos situations ? Un médecin doit se poser la question de la médecine comme modèle disciplinaire, de la signification d'un acte médical, de l'autorité médicale. Le psychanalyste se préoccupera du sens d'une prescription, du rapport à l'autre. Tous deux en viendront à des questions qui touchent l'humanité entière : Qu'est-ce que l'homme ? Au nom de quelle humanité je dis à l'autre ce qu'il doit faire ? L'homme s'identifie-t-il à sa conscience ? Tous deux iront vers l'universel en s'interrogeant sur leur propre expérience. Dans les situations que nous habitons, à nous de trouver les actions qui nous conduisent à l'universel. Celles qui prétendent dépasser l'action restreinte nous condamnent toujours à l'impuissance ou au totalitarisme. Il n'y a pas de raccourci vers Ithaque. (...)
Miguel Benasayag, extrait d’Abécédaire de l'engagement, Ed Fayard.
Atouts d'un réseau de solidarité
& dynamiques de groupe
« Toute connaissance (et conscience) qui ne peut concevoir l'individualité, la subjectivité, qui ne peut inclure l'observateur dans son observation, est infirme pour penser tous problèmes, surtout les problèmes éthiques. Elle peut être efficace pour la domination des objets matériels, le contrôle des énergies et les manipulations sur le vivant. Mais elle est devenue myope pour appréhender les réalités humaines et elle devient une menace pour l'avenir humain. »
Edgar Morin in Éthique (La méthode 6), Seuil, 2004, p.65
Depuis maintenant près de 4 ans, nous sommes quelques-uns à avoir lancer un réseau de solidarité dans, au départ, un seul quartier de Brive (Corrèze). L'idée était de favoriser l'entraide dans un quartier, de libérer la parole, et d'avoir des débats politiques. La solidarité s'est politisée au fil du temps et, de la préparation des manifs pro-retraités au relogement par la force de sans domicile, en passant par des débats publics, nous avons atteint une certaine légitimité, une certaine reconnaissance dans les milieux militants ou au sein même de la ville...
Facilités de langages : le réseau de solidarité est nommé successivement « réseau », réseau de solidarité ou RS. C'est dû à une évolution collective sur la notion d'entraide, afin d'insister sur la notion d'échanges (ou de don et contre-don, voir la théorie de Mauss à ce sujet-là).
Si je continue à employer le terme de RS c'est que nous sommes connu surtout sur ce vocable alors que RE reflète surtout nos débats internes. L'autre raison, assez basique mais bon... c'est que les initiales RE désignaient un groupuscule d'extrême droite actif dans les années 90 (renouveau étudiant) et que nous ne souhaitons entretenir aucune confusion dans des esprits embrouillés, déjà, dans quantité de sigles...
Intro : les problématiques
Au travers de cette expérience nous avons dû affronter une certaine quantité de problématique ; ce texte les aborde car, bien au-delà d'une simple additions de comptes-rendus d'initiative (ce qui serait assommant pour à lire pour vous, comme à écrire pour moi, à la longue) ce qui me semble intéressant, toujours, c'est de jeter un pont entre pratiques et réflexions.
Voilà quelques unes des problématiques affrontées :
Luttes des précaires : comment la mener ? Quel lien entre solidarité et lutte ?
Autogestion : comment partager et échanger des biens ? La valeur d'échange peut elle occulter la valeur d'usage ?
Vivre ensemble : comment lier vie privée, et vie collective ; comment soutenir les personnes confrontées à la précarité ou à la pauvreté ?
Dynamiques de groupe : comment les impulser ? Comment les rendre durables ?
Des origines et des particularités du réseau de solidarité...
Une partie de la population entretient déjà un réseau de connaissances, voire de solidarités (qu'il vous soit lisible, ou non) : ce sont des personnes susceptibles de vous aider, lors d'un déménagement, pour garder le chat, pour vous prêter de l'argent ou un oreille attentive en cas de problèmes. Le réseau d'entraide (ou de solidarité, donc) est né de ce type de réseau informel, basé uniquement sur les rencontres, et, à la base, privé (n'ayant pas de vocations à apparition publique).
Il n'y avait, au début, rien qui ne sorte de la pure entraide entre personne affinitaire. Ce n'est que devant l'accroissement de la crise sociale, ces quatre dernières années, notamment par le biais de la raréfaction des ressources individuelles d'une part, et la hausse des prélèvement obligatoires de l'autre (hausse du gaz, de l'électricité, des loyers, du carburant...) que nous avons voulu (ou « dû » ?) aller plus loin.
Afin de préserver la vie privée de ses membres, les origines précises des membres ne seront pas évoquées (c'est à dire nominalement).
Ce qui est néanmoins intéressant, c'est de voir que la plante a poussé sur un terreau favorable, c'est à dire des pratiques et des coordinations entre individus antérieures au RS. Cela signifie pour certains de ses membres, que rien d'antérieur n'a été réellement perdu ce qui est important sur le plan psychologique (permanence du lien, sentiment de progressions au fil des ans). L'autre point, très positif, consiste dans le fait que lorsque des personnes ont suffisamment expérimenté l'autogestion, l'entraide, et se sont autonomisées sur le plan décisionnel concernant l'aspect associatif, elles font rarement machine arrière (je n'ai jamais vu de personnes ayant « suffisamment expérimenté ») faire machine arrière. Cela me semble l'un des points lumineux persistants (croissant ?) dans la noirceur contemporaine ! Cela entraîne également un effet « boule de neige » qui font que ses pratiques peuvent se propager ; par l'exemple elles réveillent les consciences et permettent de faire reculer des pratiques purement consuméristes (« on » attend de voir, « on » rejette toute responsabilité sociale sur les autres, sans jamais se mouiller... A ce « on » on préfère l'articulation du « je-nous » !)
Cet aspect de progression, parfois lente, mais toujours régulière, permet non seulement au moral de tenir, mais est l'une des racines des dynamiques que nous impulsons. C'est parce que cela marche que l'on continue, et l'on continue parce que cela marche. J'ai un certain plaisir lorsque je vois des personnes qui ne s'exprimaient pas en AG, s'enflammer maintenant, ou d'autres qui n'osaient pas initier des activités et les coordonner, le faire d'une main de maître. Je crois en la progression de l'autogestion et de l'autonomie, et je pense, comme Elisé Reclus, que « l'anarchisme est la plus haute expression de l'ordre », car je ne crois qu'en ce que je vois et que ce que je vis.
Voilà quels sont les déplacements de pratiques, qui ont nourri le réseau d'entraide :
--- une partie des membres est issue du lumpen prolétariat (pour faire court) ou de la rue : ayant expérimenté la galère, mais aussi des formes de solidarité, elles ont utilisé ses pratiques et tiennent à ce réseau afin de ne pas retomber dans la galère ou aussi parce que ces formes d'entraides, de solidarités, les réchauffent ; ces personnes forment l'ossature permanente du réseau ; leur haut niveau de débrouillardise (et le mot est faible) font que le réseau marche « tout le temps », au quotidien, et que des nouvelles activités sont régulièrement lancées. Certaines de ces personnes avaient auparavant milité à la CGT, m'a-t-on dit de bien préciser...
--- une autre partie de ses membres est issu d'un club de jeux de rôles et de simulation, créé il y a plus de 15 ans, qui fonctionne selon un mode autogéré (rotation des mandats et des tâches, démocratie directe, partage du travail de manutention de la salle...) et dont une partie de ses membres pratiquent l'entraide, et/ou ont participé à un groupe anarchiste dans la région pendant 5 ans environs (le SCALP, fédéré au réseau libertaire et antifasciste « No Pasaran »). Si ce groupe a totalement (et logiquement) cessé ses activités, suite à la dégringolade du Front national, la plupart de ses membres sont encore partie prenante des résistances sociales ou écologiques par exemple dans des partis politiques de gauche.
---enfin le réseau d'entraide a reçu des soutiens ou s'est ponctuellement coordonné avec deux syndicats (Force Ouvrière, CNT) et un parti (parti ouvrier indépendant, ex-PT, dont trois des membres participent au réseau).
Ce qu'est notre réseau d'entraide actuellement
Les rencontres se sont faites progressivement pendant un an ; on a eu ensuite un an d'activités, six mois de crise, et depuis septembre 2006 nous nous sommes développés à vitesse grand V. Depuis septembre 2007 et les semaines qui ont suivi le réseau d'entraide est devenu une force reconnue (invitation du réseau a un forum contre la précarité organisé par la « gauche unie », qu'on a en grande partie animée, action de relogement revendiquée, soutien aux grévistes de la poste, pour une restructuration locale...).
Le réseau fonctionne à la fois avec une équipe d'animation (bien rôdée, de gens qui se connaissent bien) et sur la base de la démocratie directe en AG (le terme employé est "autogestion", les gens se reconnaissent dans ce terme). Je développe plus loin les raisons d'emploi de ce « double moteur ».
Voilà en vrac, quelques unes de nos activités récentes ou régulières :
--- toutes les semaines, en coordination avec une sorte de SEL ("le roc") on récupère et redispatchons des biens pour des familles défavorisées. C'est en gros notre activité principale (d'une courte tête) ;
--- l'aspect lutte, qui nous rapproche en pratique (seulement) d'un groupe AC !, c'est l'organisation de la défense des précaires. De l'aide aux dossiers aux déplacements pour empêcher les interdictions de RMI, en passant par le relogement de force d'un couple de SDF dans l'appart (qui depuis, a été "légalisé") ;
--- On organise des groupes de parole, qui regroupent à chaque fois 4 à 6 personnes tournantes. Les gens parlent de leur difficulté, de leur vie quotidienne, de leurs joies aussi...
--- organisation de repas de qualité : un traiteur et des maraîchers nous passent leur surplus une à deux fois par semaine ; le dimanche tout le monde a droit à de la nourriture de qualité ;
--- diffusion et débats autour de livres et de presses militantes : revue de FO, PT, No Pasaran...
On rentre dans le réseau en étant coopté :
* il faut être ami ou copain d'un membre régulier ;
* il ne faut pas être raciste (c'est notre seule barrière politique, la critique du capitalisme se menant "en mouvement" quant au sexisme, les copines s'estiment suffisamment "armées" pour ne pas formaliser par avance) ;
* les membres réguliers doivent être d'accord (un seul désaccord a été prononcé, pour une personne aux pratiques sectaires et très dominatrices) ;
* évidemment, les personnes doivent accepter le principe d'entraide (on n'a jamais eu de problèmes à ce sujet).
Les principales différences avec un groupe politique classique
1- des différences culturelles : les groupes politiques sont souvent très homogènes, au RS il y a des gens qui regardent Kolanta en rigolant, et d'autres qui lisent des bouquins de philo ou de droit. Les nouveaux jeun's qui vont entrer sont accroc à l'électro, d'autre à la musique des Andes, certains à une sorte de musette (me souvient pas du nom précis)...
2- la base est la solidarité, la politique vient après (on "politise la solidarité" en quelque sorte) : les gens entrent pour troquer des objets ou des services, par des liens amicaux, ou suite à des difficultés... Puis après, on parle de politique. Pour autant, on n'avance pas masqué et chacun est mis au courant des engagements politiques de certains participants, pourquoi on fonctionne comme ça, etc.
3- nous passons pas mal de temps à se comprendre et s'expliquer : les groupes politiques ont souvent un côté inhumain, car il faut aller vite dans le productivisme militant. Au RS, on préfère prendre le temps de s'expliquer, de se comprendre, sans coups de pression politique. Ce qui permet de nous développer sur des bases solides et saines, des rapports de confiance indispensables à toute forme d'organisation qui se projette dans le long terme.
4- une localisation précise : la majorité des personnes vivent dans deux quartiers contigus, ce qui fait qu'on se voit souvent (5 à 7 jours sur 7) et que les activités ont un flux régulier voir très soutenu depuis septembre dernier. Si je mets le point en 4, certains copains le mettraient, sans doute, en un ou deux. C'est parce qu'on habite proche les uns des autres qu'on arrive à mener pas mal d'activités...
5- notre référent collectif n'est pas le milieu militant ni une idéologie précise : on ne se positionne pas vis-à-vis du milieu militant, parce qu'on dit ou fait, mais on joue en ouvert. On essaie de tracer notre propre voie. En cela, on a qu'un strict minimum de tabous politiques et intellectuels... Par exemple, dans notre quartier populaire, où l'on a été confronté en tant que personnes à ce genre de problème, on est pour l'interdiction des chiens les plus dangereux... On se demande pas ce que les autres forces politiques vont en penser, c'est nos réalités sociales, et le bien être d'autrui, qui commandent...
Malgré cela, on peut se situer quand même entre le réseau sans-titre et quelque chose comme le RTO (résistance au travail obligatoire - Collectifs de précaires de Lille et Paris). Du moins, la plupart des membres se sentent liés à cette mouvance-là comme à des groupes libertaires sur certaines pratiques (ex : no pasaran et les cuisines autogérés, les initiatives de village)... La majorité d'entre nous avons des repères précis, néanmoins, sur certaines choses : démocratie, respect des altérités, lutte contre le capitalisme, internationalisme...
Concilier équipe d'animation et démocratie directe (le «double moteur »)
Le réseau de solidarité fonctionne par AG et réunion. Les AG sont ouvertes à tous les participants, ce qu'on appelle "réunion" réunie avant tout l'équipe ou chaque équipe d'animation sur un sujet précis (ex : jardin collectif, organisations d'une sortie estivale pour les enfants, défense collective de chômeurs...). Les réunions préparent les AG et met sur pied des propositions pour les prochaines activités (ainsi, on a discuté il y a quelques jours des vacances d'été pour les enfants du réseau : sorties dans la nature ainsi qu'un problème sur certains jeux jugés trop "violents" pour l'un des enfants etc.)
Néanmoins, de fait, une équipe d'animation existe : elle regroupe les 3 à 5 personnes les plus régulièrement impliquées (5 actuellement). On se réunit 3 fois par semaine environs (réunions courtes mains nombreuses, favorisées par une proximité de quartier) voir beaucoup plus par exemple lorsqu'on lance un projet.
De fait, on reconnaît qu'il y a une équipe d'animation. Ses décisions ne peuvent pas impliquer l'ensemble du collectif, absent lors de ces réunions. La démocratie existe néanmoins puisque ces réunions d'animation sont ouvertes à l'ensemble des participants du réseau. Nous tendons vers la création d'une AG unique, avec des équipes pour chaque sujet, néanmoins, comme les personnes pour chaque sujet sont souvent les mêmes, on reconnaît un fait qui existe dans beaucoup de groupes radicaux ou libertaires : certains sont plus impliqués que d'autres.
Si l'on suivait le rythme des moins engagés (dans ce réseau) nous ferions qu'une AG par mois, et la plupart de nos activités péricliteraient. Ce double moteur, tel qu'il a été qualifié (et en partie théorisé) par une camarade historique, est le fait de la société de la précarité et de l'individualisme – les « biens portants » s'occupent souvent de leurs proches moins portants ou mal portants, le salariat, les enfants aspirent l'essentiel des énergies (garde alternée...)
Le biais est donc l'équipe d'animation doublée d'une AG qui soit avalise, soit décide de ne pas participer (selon les positions de chaque membre...) La démocratie nous semble préservée dans le sens où non seulement l'équipe est ouverte à toutes et tous mais tout est réexpliqué, patiemment, pour que les nouveaux / nouvelles s'intègrent.
L'équipe d'animation s'est dégagée telle quelle, sans en être autorisé par l'AG. Tout le monde a été mis devant le fait accompli. Elle était, à nos yeux, une nécessité.
Son rôle est double :
– proposer des projets : un élément essentiel de la dynamique de groupes c'est réfléchir et lancer des projets...
– organiser le suivi des projets ou initiatives existantes : en d'autres termes, faire circuler l'info.
L'importance des groupes de parole, des repas et des fêtes...
Au fil des mois, il apparaît que beaucoup de personnes, intéressées par nos activités, souhaitent avant tout parler, plutôt que de récupérer des biens matériels... Reconstituer des liens sociaux et solidaires, apparaît comme l'une des motivations principales des nouveaux venus, alors que certains vivent parfois des situations dures voire très dures sur le plan matériel, familiale, ou sur le plan des activités et de l'identité... (Que faire, comment, avec qui)...
Une amie, qui a fait l'interview pour la revue No Pasaran, de septembre 2007, parle de thérapie collective. Cela peut y ressembler, mais je crains cette expression qui donne une idée de "rédemption". Les choses sont plus simples : les gens viennent soit pour se reposer de conflits ou de tensions, soit pour "ouvrir" leur vie et rencontrer d'autres personnes.
Assez vite, on s'est rendu compte que ces groupes de paroles pouvaient secréter leur propre poison, en même temps qu'elles donnaient un vaccin. C'est à dire un effet panoptique où tout le monde saurait toutes les rumeurs sur tout le monde.
Il s'agit avant tout de respecter l'intégrité et l'intimité de chaque individu. Bien sûr, c'est consubstantiel aux communautés humaines, des rumeurs circulent mais c'est bon enfant. Les pratiques courantes dans les milieux radicaux - dossiers contre les individus, procès en sorcellerie en leur absence - sont par contre complètement bannies. En cela les errements et les erreurs des groupes radicaux ont bien servi de leçon... et de repoussoir...
Chacun a sa vie, chacun choisit de la partie qu'il met en commun au sein du réseau (des échanges de bien à l'organisation politique). Dans le réseau, il y a quelques croyants, c'est leur choix du moment qu'ils nous foutent la paix. On n'organise pas de la police de la pensée sur ce qui relève des faits et croyances privés.
En cas de problème, il y a tout simplement une discussion de fond, et franche, entre tous les acteurs... On se solidifie comme ça ! Mieux, nous cherchons également à comprendre les sources de certains conflits, à les intellectualiser en en débattant suffisamment entre nous... On apprend aussi à composer avec différentes visions du monde, différentes cultures, sans juger...
Pour revenir aux groupes de paroles... Ce qui m'a, personnellement, le plus halluciné, c'est tout ce qu'avaient à dire certaines personnes, qui ne parvenaient pas à se confier par ailleurs, par lassitude familiale (habitude = lassitude, s'il n'y a pas de cadre alternatif à un moment donné) ou encore, par crainte du ridicule etc. Une autre raison, c'est que nos solidarités font aussi reculer la précarité et qu'une fois les personnes rassurées, stabilisées, elles réapprennent à réfléchir à autre chose qu'aux fins de mois difficiles, elles sortent de leur problème et se redécouvrent. On essaie d'intellectualiser cela, en s'aidant de la psychanalyse pour agencer nos propres démarches analytiques. Par exemple, penser à un moment du mal de ses enfants est tout à fait normal, c'est de l'ordre du conflit psychique entre l'amour qu'on porte à l'enfant, et ce qu'il ne nous permet pas d'accomplir, ou encore, l'image du mari ou de la femme avec lequel, laquelle, on a divorcé. J'ai ainsi découvert que beaucoup de personnes culpabilisaient pour rien, sans savoir que ces conflits psychiques étaient communs à une majeure partie d'êtres humains.
Redonner confiance est aussi le travail des groupes de paroles. Pour cela, on bosse sur la lecture des parcours de chaque personne qui le souhaitent (par exemple, à l'occasion d'une rédaction de CV ou de lettre de motiv) afin qu'ils/elles en aient une vision moins noir et beaucoup plus juste, plus optimiste, au fil du temps.
Chacun d'entre nous sommes confrontés à deux types de conflits psychiques : ceux qu'on parvient à gérer seul, et ceux qu'on ne parvient pas à gérer seul... Ce n'est pas, à mon avis (mais je comprendrais qu'il soit contesté) la seule psychanalyse qui permet de venir à bout des premiers cités. Mais plus ce que propose par exemple l'école de Palo Alto : un conflit parvient à se gérer lorsqu'on parvient à le décentrer par... votre propre activité !
Pour être plus bref, l'action est la solution, et dans certains cas (chez des chômeurs de longue durée, qui ont parfois perdu confiance en eux) l'aide, éventuelle, résidera dans l'accompagnement vers l'amorce de l'action.
(RE)EMERGENCES DE SAVOIRS ET PRATIQUES SOCIALES INVISIBILISEES
Nous partons du principe que chacun d'entre nous, a des savoirs et des pratiques sociales. Mais que les champs de ces savoirs et de ses pratiques ne sont pas tous reconnus par l'Etat (universités...), les médias, et les milieux limitants, pardons, militants... Ces trois formes d'institutions ne sont pas nos « référents ». C'est à dire que nous n'agissons pas en nous demandant ce que tel ou tel vont penser parmi les politiques, « alternatifs » ou non. On agit selon les questions politiques qui se posent, que nous subissons : sociales, culturelles, politiques. Ce texte par exemple, est diffusé indistinctement à des personnes qui sont soit
militantes, soit non. Je n'opère, pour ma part, aucune distinction d'après l'énoncé ou la représentation d'une situation (un militant anticapitaliste) mais par rapport à l'effectivité de la lutte ou de l'investissement social des personnes (quelles personnes font quoi dans quelles entreprises ou quartier, avec ou sans étiquette). Pour dire les choses autrement, il n'y a que les actes qui comptent (« matériels » ou non) C'est un point de vue matérialiste. Et ceci est le premier point. Ce n'est qu'un début, continuons le combat.
Second point, il n'y a pas de personnes supérieures (l'universitaire, le sportif, l'artiste) et de personnes inférieures (le chômeur, l'ouvrier, la caissière). Même les personnes qui prétendent résister à ce découpage entre l'élitisme et ceux d'en bas, ont, parfois ou souvent, des pratiques qui sont dans la continuité de l'élitisme.
(exemple : des militants en adoration devant des spécialistes universitaires ; tout ceci ne dure qu'un temps comme le montre l'expérience de nombreux groupes d'Attac qui, laissaient de l'ambiance « salle de classe » ont fini par mettre en pratique. Ceci dit, et je le souligne, il me semble important de ne pas nier la valeur de la transmission de savoirs, concernant Attac cela pouvait être la radioscopie d'institutions comme le FMI, l'OMC. Oui, c'est important, seulement il ne faut pas trop vite hiérarchiser savoir sociaux et savoirs universitaires : connaître une situation ne sert à rien si l'on est pas motivé pour agir, si on a pas la force d'animer des groupes en pleine tempête sociale... Je ne créé pas d'opposition, d'autant plus que je suis assez porté vers l'intellectualité, je nie par contre toute valeur supérieure à cette même intellectualisation, comme cela se fait souvent en France)
Il y a des personnes, des groupes humains (que les liens soient « activés » ou pas ils existent, de toute façon) qui composent des énoncés pratiques, et théoriques (visions du monde) au sein de chaque situation. Un universitaire a un savoir a priori mort. Pour que son savoir soit vivant, il faut qu'il vive au sein de capillarités sociales. C'est à dire : d'une production. Exemple : untel est spécialiste en droit, s'il ne s'en sert pas, c'est comme s'il savait rien. Peut être qu'un chômeur autodidacte et associatif (comme l'on en rencontre dans des associations type AC ! Ou CGT chômeurs) en sait plus, ou tout du moins s'en sert comme d'un outil pour transformer une situation. L'intelligence n'est pas dans la somme de savoir, elle est dans la conflictualités (lutte des classes) ou dans le rapport sensible (des solidarités de résistances, ou de créations).
Il est d'habitude d'établir une hiérarchie entre les savoirs selon une échelle de valeur, composite entre le conformisme d'Etat (et trop souvent, son corps de fonctionnaire, ses grilles salariales selon les échelons...) et le conformisme marchand (la bonne culture est la culture dominante, puisqu'elle est dominante – foot, Tour de France, Nouvelle star etc.) Hiérarchie qu'il faut détruire : des luttes, des fractures contre ses aliénations existent - l'engagement associatif, humanitaire ou de luttes, le retour relatif à des valeurs de simplicité volontaire et autour de l'écologie sociale.
L'un des objectifs des groupes de parole (du moins, que j'essaie de mener personnellement) c'est de participer à l'émergence des savoirs sociaux, intellectuels et pratiques de chacun. Je reviendrais longuement sur ce thème au travers d'autre texte, car je suis, totalement, persuadé que cette démarche est subversive dans le sens où elle peut redonner à des personnes qui se sentent « minorées », pas très utile (utile à qui et pour quoi, dites moi) leur fierté et le goût de combattre.
Coexistence et/ou amitié
Les sujets du lien affinitaire et l'amitié ont occupé certaines de nos discussions. Une partie des personnes nous fréquentant ou fréquentant le réseau en tant qu'entité multipolaires (individus + raisons associatives) étaient, en effet parfois en période de vie où elles se retrouvaient, relativement isolées (rupture familiale, détournements « amicaux » (?!) suite à un licenciement ou d'autres difficultés...) Certains le vivaient bien (mieux vaut être seul que mal accompagné) d'autres en souffraient, en tout cas le réseau a permis de regrouper des sensibilités, des pratiques et des visions du monde convergentes.
Le réseau d'entraide a pourtant ceci d'original à mes yeux, qu'il n'est pas uniquement basé sur le lien affinitaire. C'est pour cela que certainEs de ses membres insistent pour parler d'entraide, et non pas de solidarité. Un nouveau venu n'a pas besoin d'apprécier tous les membres ; un nouveau venu peut rester quelques semaines, le temps qu'on retape quelques meubles, ou qu'on garde son gosse en échange d'autres services, et repartir.
Coexistence, amitié... On a eu ses discussions qui ne sont pas neutres à nos yeux mais déterminent, en partie, si une autre société est possible, et si elle est possible, nos mouvements doivent d'ores et déjà lui ressembler et on ne doit pas mettre à l'écart les personnes moins « sociables » (ou moins dans le « mainstream » culturel du groupe, moins looké, ayant des différences culturelles...)
Sous le terme a priori froid de coexistence (a priori...) se cache aussi la distance nécessaire, paradoxalement, à l'apparition de l'amitié. Tout du moins c'est un paradoxe auquel je crois. Le terme amitié est largement galvaudé, ce mot est dévitalisé et vidé de sa substance. On peut qualifier d'amis, aujourd'hui, quelqu'un croisé quelques heures, ou encore, des rencontres virtuelles via Internet. L'amitié est le souci de l'autre, et le fait de se sentir bien avec. Mais c'est aussi un lien qui demande du temps, temps qui ne doit pas se réduire à
une activité utilitariste cadrée en heures précises, mais qui demande aussi la croissance d'un espace sensible, commun, où l'on puisse prendre le temps de ressentir les mêmes choses et d'avoir tout type de pratiques communes – créatives, associatives, sportives...
L'amitié est tronquée, car le temps de l'amitié, l'est. C'est sans doute, la nature même du lien humain qui est en train de muter. Par exemple, il semble difficile de nouer de réels liens amicaux, uniquement par des rencontres en boîte, uniquement par des rencontres sur un terrain de sport. Des affinités peuvent se dégager (elles sont quasi inconscientes) mais l'amitié ne pourra éventuellement se développer, qu'au travers d'un temps mort non-rentable, non-utilitariste. Ce qui ne permet que difficilement la culture libérale, qui raisonne et tente de nous faire raisonner en capital-temps, capital-beauté, capital-santé, employabilité... D'après moi la culture libérale est fondamentalement « anti-amicale » ou tout du moins le mot ne regroupe plus qu'un vague contrat, pas un lien réel qui se déploie dans sa complexité au fil du temps.
Les exemples sont légions. Malheureusement. Cela peut être la compétition féroce entre étudiants d'une école appliquant le numerus clausus. La compétition au sein du travail salarié pour avoir telle augmentation, tel poste. La jalousie entre créateurs, artistes, autrefois amis. (Tout du moins, jalousie si les personnes sont au même niveau de « reconnaissance »). Bien entendu, la philosophie grecque enseigne que, globalement, il y a du ressentiment dans l'amitié, que « l'ambivalence » (non nommée) comme telle, fait qu'on « déteste » ou rejette parfois son ami (il n'y a pas de bien ou mal absolu, seulement une composition des situations qui tend « vers »). Mais les mutations de l'individualisme font que nous nous pensons, ou « sommes pensés », comme des citadelles isolées, plus que jamais.
L'autre point que nous avons soulevé, est simple. L'amitié est elle nécessaire à une vie heureuse, ou est-ce une pure fabrication sociale, une fiction avalisée. Cela renvoie à l'idée de nature ou culture : l'homme a-t-il besoin d'autrui autrement que par pur lien utilitariste ? Et dans ce cas-là qu'est-ce que l'amitié aujourd'hui ?
Qu'est ce que l'amitié dans une société, dont non seulement l'économie mais aussi la culture sont « libérales » ?
Cette réflexion est nécessaire pour aborder la question du lien à autrui. Car nous pourrions très bien avaliser la thèse de Michel Houellbecq dans La possibilité d'une île, à savoir que les êtres humains évoluent tellement qu'un jour ils n'auront plus besoin d'autrui sur le plan affectif. Les liens seront soit utilitaristes, soit ludique et en tout cas, de courtes durées. Je pense que cette éventualité est... possible.
Nous pensons que pour avoir une vie heureuse, l'être humain doit développer une masse critique de sa substance potentielle, en d'autres termes que l'amitié est indispensable à une vie épanouie. Le réseau d'entraide favorise l'amitié en cela qu'elle en donne le temps, et lance des activités susceptibles de lier des personnes durablement.
En cas de conflits, dialogue avec ou sans consensus...
Une différence que l'on a peut être avec d'autres groupes ou associations politiques, c'est qu'on ne laisse pas pourrir ou croître les conflits entre membres du réseau. Si des différents éclatent le dialogue est proposé, ou recherché dès le début.
Personnellement je me méfie comme de la peste d'une certaine forme de consensus, qui consiste, parfois, à capituler par fatigue devant ceux qui parlent le plus. Si le consensus est nécessaire, la méthode pour le dégager compte afin que personne ne soit écraser par le verbe de la personne la plus en verve à ce moment là (ou la moins « sage »). Il semble plus important que chacun livre son point de vue, sans se faire couper la parole, puis on détermine, par la suite, si les divergences sont graves ou non, ou si l'on peut vivre avec.
L'important nous semble de ne pas laisser pourrir un conflit qui peut empoisonner la vie du groupe, ou des personnes le composant, et en cette matière comme en d'autres nous sommes interventionnistes et non pas passifs, nihilistes, ou je-m'en-foutistes. On a beaucoup appris des crises dans les milieux militants...
Après, une fois l'intervention menée, si les gens veulent se faire la gueule c'est tout à fait leur droit, nous préférons la rechercher de la coexistence à la recherche du « bien ».
Trocs et échanges de services : une vision particulière de la valeur d'échange...
Là, j'aborde ce qui me semble être l'un des points les plus particuliers (voir original) de notre réseau... On n’a pas de valeur d'échange, et chez nous, on peut échanger un boeuf contre un oeuf. Cela parait fou, mais il y a évidemment une explication derrière...
Nous pourrions nous présenter comme un SEL sans local d'entrepôt public (pour éviter la "fétichisation de la marchandise"). Du moins, beaucoup nous étiquettent comme tel dans les milieux militants (il faut bien une visibilité, un minimum de définition pour pouvoir communiquer, après tout c'est « normal »).
Nous avons eu de fructueux débats à ce sujet, car évidemment, devant l'efficacité du nombre XY des personnes les plus impliquées dans la récup et la diffusion de matériels et de services (la tendance "lumpen" étant très, très organisée) nous avons pensé à ouvrir un SEL. Après débat entre nous, après lecture de comptes-rendus de SEL dans la revue Silence ou sur des sites Internet dédiés... On a décidé de ne pas lancer de SEL ouvert à tout le public, mais de réserver nos activités dans le cadre de l'entraide. Pour éviter deux choses :
- de se retrouver scotché à cette activité, comme des papillons cloués sur un tableau d'honneur. Chat échaudé craint l'eau froide, pour ma part je craignais qu'au-delà des bonnes intentions, on soit trop peu nombreux à gérer. Donc, on échange, on troc, mais qu'entre personnes qui accepte d'avoir un fonctionnement collectif. Nous n'étions pas tous sur la même longueur et des personnes du réseau complète leur engagement par une participation à la Croix rouge par exemple, ou par un sel local qui s'appelle le Roc (avec qui nous travaillons en étroite relation de toute façon). Nous voulions garder ainsi du "jeu" dans notre emploi du temps, tout simplement, pour être frais et dispo lorsque survient un mouvement, une nécessité de débat, pour pouvoir aussi écrire et réfléchir...
- Pour ma part, j'étais l'opposant le plus farouche et déterminé au SEL institutionnalisé, sans lien social et sans lien politique. Une critique contre le tout technique, je me contrefous des qualités comparées des télés ou des laves linges (seule la consommation d'énergie et l'esthétique de l'objet sont des points utiles ou agréables à mes yeux).
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