Dynamiques de groupe durables : sens de l'action ; motivation des individus...
5 points pour assurer cette dynamique ; elle consiste à lier et alterner à tour de rôles :
– Des activités créatives et/ou utiles, au sens larges : déco, jardin, musique, écriture... Créer c'est résister dans le sens où les gens ne marinent pas et ne se font pas la guerre lorsque les mouvements sociaux sont en marais basse ;
– Organiser une réflexion sociale et politique : cela passe souvent par la politisation et la mise en lien de témoignages mais aussi le suivi de l'actu. Une partie de cette activité consiste à raconter les reportages que l'on a vu, livres ou revues qu'on vient de lire... et évidemment, de faire part de ses réflexions personnelles. Cette pratique de lectures collectives existe aussi dans un autre quartier de Brive, chez des chômeurs militants qui le font avec leurs voisins : c'est un facteur de rencontres et d'échanges (eux rajoutent des romans, notamment locaux, et en tirent des analyses intéressantes mais qui sont trop longues à développer dans ce texte-là...)
– Organiser notre système d'entraide autogéré : par exemple, si l'on récupère de la bouffe de qualité, quel système de partage ?
– Participer aux mouvements sociaux, organiser et revendiquer des actions dans l'espace public...
– Enfin, bien entendu, les fêtes et les sorties collectives... (On a par exemple une entrée gratuite illimitée dans un musée de Brive, grâce à la solidarité de ses salariés...)
C'est souvent une question dans les mouvements sociaux et les organisations humaines qui le composent, de se poser la question des dynamiques de groupe durables. Il me semble nécessaire de m'y pencher. Les quelques lignes qui suivent ne s'inspirent pas de pratiques sociales issues du mouvement du même nom, mais de pratiques dans une autre association dont je suis co-créateur et qui fonctionnement depuis 17 ans, à la rédaction de ce texte (voir 20 ans, pour la première mouture). Association de jeux (de rôles, de stratégie ou de réflexion) qui a brassé des centaines d'adhérents en 20 ans et qui continue aujourd'hui. Il me semble au bout de deux décennies passées sans se lasser, sans casser les dynamiques, utile de se pencher sur quelques leçons...
Une dynamique de groupe (idée transposable à l'individu) naît évidemment de l'intérêt collectif porté au sujet de l'action. Elle est une rencontre entre ce sens de l'action et les motivations individuelles qui composent ce groupe. C'est le premier point. Un groupe est d'autant plus puissant, créatif qu'il s'appuie sur le déploiement de ces motivations, en philosophie on appellerait cela la puissance dans le sens spinoziste du terme.
Association de routine, association dynamique (de croissance)
Tout d'abord un mot sur le terme d'associations : il ne s'agit pas (du tout), dans mon esprit, d'associations loi 1901, ou tout du moins cette terminologie ne recoupe pas que cette apparition légale. Dans le département du réseau d’entraide (la Corrèze) il y a 4000 associations déclarées à la préfecture : toutes ne sont pas vivantes, dynamiques, évidemment...
Une association est tout simplement un regroupement humain en vue d'un but (comme on dirait « association de malfaiteurs »). Une association peut être : un groupe de musique, une association d'auteurs, un groupe politique, une équipe sportive, un jardin collectif, des parents d'élève.
Une association déclarée n'est pas pour autant une association vivante. Tout comme un couple peut ne plus faire l'amour, plus rien à se dire ou faire en commun, à part soupirer sur les fantômes du passé. Rien d'extraordinaire à cela : tout organisme de tout type vit et meurt. Mais la caractéristique de l'association c'est qu'elle peut se renouveler avec du sang neuf, on verra cela plus bas.
Trois types d'associations :
La première, c'est l'association de façade, qui regroupe en fait, des personnes qui dirigent et font quasiment tout et d'autres qui adhèrent ;
La seconde, l'association de routine : semblable à la seconde elle n'a pour but que le « maintien » a priori. A priori car une association humaine produit toujours plus que son objet (des affects, des solidarités, des échanges de savoir lors de discussions libres...) seulement le manque d'auto-analyse fait que cette autoproduction de soit et du collectif, reste faible ou n'engendre pas de nouveaux possibilités sociales réellement puissantes. Exemple : un club de ping pong ou de poker, qui produit du lien social mais par incidence (en quelque sorte, et pour faire court). Ces formes associatives ont un fonctionnement circulaire, de maintient. Par exemple, dans un club de poker, les gens jouent puis font un tournoi par an et « rentrent chez eux ». Il n'y a pas d'idées de croissance.
La troisième et celle qui nous intéresse est l'association dynamique (de croissance) : elle se caractérise par une prise de décision autonome d'une majorité de ses acteurs pour la croissance de l'association afin de parvenir à des objectifs affichés et connus de tous. Cette prise de décision est évidemment, motivée par une forte motivation concernant l'objet de l'association (et les liens entre ses membres).
Association dynamique...
Le réseau d'entraide est une association dynamique dans le sens où elle recherche une croissance : plus de personnes, plus de projets, plus d'expansion territoriale en somme. On a qu'une vie, c'est pour réaliser quelque chose de valable et non pas regarder les trains passés en mâchouillant des émissions de télé.
Cette croissance nous oblige, évidemment, à penser le temps. Par exemple, comment vivront dans les années qui viennent, les précaires ou chômeurs proches de la retraite, qui composent une partie du réseau ?
Comment éviter les conflits générationnels et culturels que nous avons connu ? Comment accroître nos ressources sans créer d'entreprise libérale qui aspire toutes nos énergies ?
D'autres questions nous ont animé, plus d'ordre ontologique, sur le sens de la vie etc. Est-ce certaines personnes qui ont besoin de « croissance », de projets dans leur vie, ou est-ce tout le monde, y compris les personnes bloquées dans d'abominables histoires familiales ou sociales, les empêchant de bouger ?
Pour maintenir le dynamisme, pour permettre une croissance sociale et culturelle, émancipatrice, deux points :
1- il faut non seulement lancer des projets, les réaliser bien sûr, mais le faire également en accord avec les aspirations individuelles qu'il faut lier avec des questions sociales, politiques, ou en tout cas collectives.
Pour cela, il n'y a pas de secrets, il faut tester, agir, et surtout réfléchir individuellement et collectivement. La guerre sociale est aussi une guerre des idées ; il faut sans cesse en produire. Pour moi, la vie d'ailleurs ne peut pas se réaliser pleinement sans production personnelle, particulière (le reste serait le sexe, les affinités, la gourmandise... Mais j'imagine mal des personnes se contenter de manger et « coucher » toute leur vie ; en tout cas je ne connais pas d'exemple...).
Il vaut mieux avoir 10 projets, et en mener 5 à bien, qu'en avoir qu'1 et le mener à bien. Car dans un cas, 5 projets sont aboutis, et dans l'autre 1 seul. Cette lapalissade peut faire sourire, pourtant beaucoup de personnes se privent jusqu'au fait d'avoir même des désirs ou d'essayer de le réaliser.
Lorsqu'on ne désire plus, ou que l'on se l'interdit, c'est que soit on a peur, soit parce que l'on est écrasé par la vie, le quotidien (ce qui arrive ou arrivera à tout le monde). Peur de se confronter à une nouvelle activité, et donc d'être « fragile » un moment, de faire des erreurs... Seule l'action permet de vaincre cette peur, et l'encouragement peut aider celles et ceux qui, par exemples, ne veulent pas se lâcher dans la vie associative et la production sociale... Personnellement je suis convaincu que, sauf problème neurologique grave, chaque personne a en elle une puissance, des désirs, des aspirations, qui ne demandent qu'à s'exprimer et s'étendre tel un voile de puissance dans un territoire.
C'est aussi (et surtout) parce que les structures n'existent pas, que les personnes ne peuvent canaliser et libérer cette puissance. Ce qui peut, dans des cas extrêmes, conduire à des névroses ou tout du moins à de puissantes... frustrations.
La passion se développe surtout... en étant passionné. Et à des moments on est passionné (dans des activités complexes) en se forçant à bouger... De très nombreux exemples de la vie quotidienne le montre, pour mieux me faire comprendre (et convaincre) je fais en citer trois, très courants :
– vous n'avez pas revu un pote depuis un bail, il vous a appelé mais vous appréhender cette rencontre, vous la repoussez à chaque fois. Mais une fois le pote devant vous, vous n'avez plus envie que la soirée s'arrête ;
– se remettre à un sport suit le même cheminement : au début c'est dur, puis arrive un seuil où le plaisir équilibre la souffrance, puis la dépasse (la neurologie l'explique par la diffusion de phéromones, par exemple au bout de 20 ou 30 minutes de jogging)...
– faire un nettoyage de printemps : au début c'est chiant (enfin, pour certains), après vous avez des idées d'aménagement et ne pouvez plus vous arrêter etc.
Pourquoi tant développer me direz-vous. Où veux-je en venir ? Simplement, que la vie associative (association dynamique) apparaît complexe et « prise de tête » car beaucoup ne s'y investissent pas corps et âmes, sans prudence excessive ni attentisme. Casser ce pli individualiste ou cette routine, nécessite une violence (une mobilisation extrême) et au-delà de la mauvaise foi ou des petites lâchetés (que nous sommes tous susceptibles d'avoir) il faut reconnaître que les devenir sociaux, politiques d’émancipation dépendant de chacun et chacune d'entre nous et de chacune de nos positions et actions, au jour le jour. Il faut avoir le courage de se forcer à un moment.
Se forcer... Dans un discours politique déresponsabilisant type « on verra à la prochaine présidentielle », ou « je suis victime de... » - la notion d'effort n'est pas très à la mode. Alors, parlons-en. Sans effort il n'y aura rien : si ce n’est une vie de labeur, ponctuée de plaisirs (quand encore, on accepte d'en avoir !) jusqu'à la retraite et basta !
Star Académy, loto, fictions de tout type, virtualisation des vies... de nombreux dispositifs tendent à convaincre, notamment les plus jeunes, qu'on peut avoir une vie moins pauvre, moins entropique sans effort.
C'est complètement faux. Il vous faut compter sur vos propres forces aujourd'hui si vous voulez accéder à la puissance d'un collectif demain, puissance qui développera la vôtre comme votre puissance la développera.
On ne récolte que ce que l'on sème, peut-on se passer de ce vieil adage ?
2- le groupe ne doit pas exclure, se construire contre une minorité interne, une différence. Là aussi c'est plus facile à dire qu'à faire, justement essayons de creuser et de présenter les solutions qu'on a trouvées au réseau d'entraide...
Pourquoi se déchire-t-on dans des groupes humains ?
> Centres d'intérêts divergents : les personnes ne souhaitent pas faire les mêmes choses ;
> Convictions idéologiques ou visions du monde divergentes ;
> Conflits de territoires car des personnes prennent le même rôle sociale : une personne jusqu'ici considérée comme cordon bleu verra d'un mauvais oeil un concurrent ou une concurrente qui remet en cause sa réputation. Humain, bêtement humain, comme nous le sommes toutes et tous...
> Autres formes de jalousie : vis-à-vis de personnes réussissant mieux (ou supposé telles) etc.
> Répulsion difficilement cernables parfois (inconscientes) quand on dit qu'on ne peut pas sentir qqu'un sans qu'il vous ait fait du tort...
Voilà les quelques solutions qu'on a collectivement trouvées :
– dévoiler au grand jour les divergences, les rendre lisibles : lorsqu'elles gênent tout le monde, et ce, au lieu de « laisser couler ». Ils nous semblent importants que les clivages soient reconnus comme tel.
– Les creuser, les approfondir pour voir ce qu'il peut rapprocher malgré tout : il faut d'une part bien cerner les différences et que chacun les assume, et de l'autre voir si on peut passer outre (sinon, le départ ou l'éclatement du groupe peut être nécessaire)
– En aspect important, c'est que chacun soit reconnu pour un apport spécifique, d'une manière ou d'une autre. Chacun, même celles et ceux qui ne demandent rien, qui ne sont ni envieuses ni jalouses de nature (et il y en a, fort heureusement...) afin que leur rôle ne soit pas « minoré » malgré tout. Ainsi cela permet à chacun d'être reconnu pour un ou des apports spécifiques, particuliers. Peut être d'autres personnes pourraient le faire mais elles le font avec un tournemain, un style qui rend les réalisations uniques, avec une « touche ».
– reconnaître qu'on a besoin des uns et des autres...
- avoir des projets qui soient suffisamment mobilisateurs pour tous, ou le plus grand nombre si un consensus ne se dégage pas.
Mais le point qui nous semble important, c'est de cerner les « vrais » conflits, les vrais enjeux, comme on dit en psychanalyse. Des conflits, il y en aura toujours, car la vie contiendra toujours une part de luttes (sinon, il n'y a pas réellement de « vie » riche, du moins à mon avis).
Un exemple simple : tout le monde n'est pas satisfait du projet, donc rien ne se fait. C'est un peu comme le sketch de Pierre Palmade, sur le choix du film de la soirée... (Je ne me souviens pas du titre exact). Or, vaut-il mieux que 10 personnes ne fassent rien ? Ou plutôt, que les trois récalcitrants de « fassent rien » pendant que 7 se mettent d'accord sur le sujet ?
Qui dit dynamisme, dit combustion et conflit... C'est je pense, inévitable. Le tout, c'est de malgré ces conflits, sporadiques ou récurrents, de continuer à vivre, à coexister ensemble. C'est à dire, qu'il faut que le conflit reste localisé (confiné) dans quelques sujets précis, qu'il ne fasse pas tâche d'huile. Que, malgré le différent que vous pouvez avoir contre une personne, vous reconnaissiez ses qualités par exemple...
Les associations splittent souvent, car le constant souci d'harmonie fait que l'entropie peut se mettre en place jusqu'à la rupture. Comme dans un couple, mieux vaut une bonne dispute qu'une accumulation de rancoeur qui de toute façon explosera (violentes disputes) ou implosera (départ sans rien dire) un jour ou l'autre...
Il y aurait beaucoup à dire sur les associations dynamiques. Beaucoup de corrélation, de transversales à poser. On pourrait aussi parler de l'humour, des fêtes, des liens amicaux ou amoureux. Bien entendu, cela joue, beaucoup.
Je voudrais juste soulever un dernier point, issu d'observations. C'est ce qui est supposé être un vilain défaut : la curiosité. Curieux du monde qui nous entoure, curieux de voir jusqu'on peut pousser la machine...
Curieux d'apprendre et de voir comment seront reçus telle ou telle action. Curiosité et passion ont beaucoup à voir ; c'est un élément constitutif de la pulsion de groupes...
Que nous enseigne ceci ? Qu'on en revient à la motivation. Une division classique est en France, pays scolaire accroché à la culture d'Etat par excellence, la division se fasse entre sachant et non sachant. Non seulement je réfute ce point, mais je le réfute totalement. Le fait d'être avec un « sachant » dans un domaine particulier n'entraîne qu'une réalisation de la tâche que s'il y a un salaire, uniquement. Sinon, pour un secteur non marchant c'est seule ou presque la motivation, la mobilisation, l'autodiscipline passant à l'acte de chacun qui indique si une production est aboutie, ou non.
La motivation est profondément liée à la vision du monde de chaque individu qui compose le groupe, en sachant qu'une motivation collective existe. Cette vision du monde, mise en avant par les marxistes comme diverses écoles de psychologie, explique comment l'individu se place dans les situations qui l'entourent. La motivation découle de cette vision, elle n'est pas donnée tout du moins pas totalement (de l'influx nerveux, aux pulsions, notamment sexuelles bien sûr, la motivation a évidemment d'autres sources que je ne détaillerai pas vraiment dans ce texte).
C'est pour cela qu'il est important de réfléchir sur sa propre vision du monde ainsi que de « se motiver », de se forcer à l'être. L'une des pistes est d'informer sur vos pratiques comme j'informe sur les nôtres à Brive.
Nous ne sommes pas seuls. Nous sommes assez nombreux à agir et surtout, encore plus de personnes sont prêtes à le faire. Diffusez l'information sur vos pratiques ! Si vous avez du mal à trouver des relais, je vous aiderai : nowhere013@yahoo.fr
Et pour finir ce texte...
Ce texte s'est autant inspiré de pratiques sociales et politiques, que de pratiques associatives dans un sens plus large (pratiques ludiques, pratiques culturelles)... Merci donc notamment à Annie, Nicolas et Gilles pour partager cette odyssée collective depuis parfois 15-17 ans... Nous apprenons beaucoup ensemble. La partie sur les dynamiques de groupe durables doit spécifiquement beaucoup à Nicolas C., pour la théorisation comme pour les pratiques que l'on partage depuis maintenant près de 20 ans.
Ce texte en appellera de nouveaux, comme il s'appuie sur des anciens. Ce qui est important aujourd'hui, c'est de ne pas lâcher prise d'une part, persister dans ce que l'on fait, et, pour reprendre l'expression de Miguel Benasayag, de ne pas céder aux sirènes du spectacle. Toutes ces pages ont été écrites à reculons, au fil des semaines, dans le souci constant de ne pas dénuder totalement notre corps social mais de laisser des zones d'ombre. Certes, il faut que chacun des acteurs / actrices sociales parlent, de temps à autres, de leurs expériences – nous pouvons nous enrichir de cet échange d'idées. Mais le risque de la transparence, c'est en quelque sorte d'appauvrir la réalité en passant trop de temps dans la comm' ou toute forme de « représentation ».
Curieuse époque, où le moindre geste d'un quart d'heure doit attirer des commentaires de plusieurs semaines. Où il s'agit plus de parler de ce que l'on fait, que de faire. Il existe pourtant un remède aux critiques, aux dénigrements, au café du commerce, et ce remède c'est la production. Production sociale, production artistique, production écologique, production intellectuelle. Si nous lions ces productions d'une part, et les solidarités de l'autres, avec un mouvement anticapitaliste, rien ne pourra nous stopper. C'est possible, aujourd'hui, d'y parvenir, car l'époque est moins engoncée dans des idéologies rigides et frigides. Beaucoup de personnes ont envie de mouvement. Notre rôle en tant que militants sociaux, militants politiques c'est de fournir des amorces.
D'autres textes viendront développer les éléments présentés.
Raphaël M.
1er mai – 9 juin 2008
Merci à Nicolas et Annie, dont les pratiques et réflexions ont dégagé la voie pour ce texte.
Merci à Corinne pour son soutien et les échanges sur les pratiques associatives.
Derniers Commentaires