Mardi 4 novembre 2008 2 04 /11 /Nov /2008 16:46

Dynamiques de groupe durables : sens de l'action ; motivation des individus...

 

5 points pour assurer cette dynamique ; elle consiste à lier et alterner à tour de rôles :

 

          Des activités créatives et/ou utiles, au sens larges : déco, jardin, musique, écriture... Créer c'est résister dans le sens où les gens ne marinent pas et ne se font pas la guerre lorsque les mouvements sociaux sont en marais basse ;

 

         Organiser une réflexion sociale et politique : cela passe souvent par la politisation et la mise en lien de témoignages mais aussi le suivi de l'actu. Une partie de cette activité consiste à raconter les reportages que l'on a vu, livres ou revues qu'on vient de lire... et évidemment, de faire part de ses réflexions personnelles. Cette pratique de lectures collectives existe aussi dans un autre quartier de Brive, chez des chômeurs militants qui le font avec leurs voisins : c'est un facteur de rencontres et d'échanges (eux rajoutent des romans, notamment locaux, et en tirent des analyses intéressantes mais qui sont trop longues à développer dans ce texte-là...)

 

          Organiser notre système d'entraide autogéré : par exemple, si l'on récupère de la bouffe de qualité, quel système de partage ?

 

          Participer aux mouvements sociaux, organiser et revendiquer des actions dans l'espace public...

 

 

         Enfin, bien entendu, les fêtes et les sorties collectives... (On a par exemple une entrée gratuite illimitée dans un musée de Brive, grâce à la solidarité de ses salariés...)

 

C'est souvent une question dans les mouvements sociaux et les organisations humaines qui le composent, de se poser la question des dynamiques de groupe durables. Il me semble nécessaire de m'y pencher. Les quelques lignes qui suivent ne s'inspirent pas de pratiques sociales issues du mouvement du même nom, mais de pratiques dans une autre association dont je suis co-créateur et qui fonctionnement depuis 17 ans, à la rédaction de ce texte (voir 20 ans, pour la première mouture). Association de jeux (de rôles, de stratégie ou de réflexion) qui a brassé des centaines d'adhérents en 20 ans et qui continue aujourd'hui. Il me semble au bout de deux décennies passées sans se lasser, sans casser les dynamiques, utile de se pencher sur quelques leçons...

 

Une dynamique de groupe (idée transposable à l'individu) naît évidemment de l'intérêt collectif porté au sujet de l'action. Elle est une rencontre entre ce sens de l'action et les motivations individuelles qui composent ce groupe. C'est le premier point. Un groupe est d'autant plus puissant, créatif qu'il s'appuie sur le déploiement de ces motivations, en philosophie on appellerait cela la puissance dans le sens spinoziste du terme.

 

Association de routine, association dynamique (de croissance)

 

Tout d'abord un mot sur le terme d'associations : il ne s'agit pas (du tout), dans mon esprit, d'associations loi 1901, ou tout du moins cette terminologie ne recoupe pas que cette apparition légale. Dans le département du réseau d’entraide (la Corrèze) il y a 4000 associations déclarées à la préfecture : toutes ne sont pas vivantes, dynamiques, évidemment...

Une association est tout simplement un regroupement humain en vue d'un but (comme on dirait « association de malfaiteurs »). Une association peut être : un groupe de musique, une association d'auteurs, un groupe politique, une équipe sportive, un jardin collectif, des parents d'élève.

 

 

Une association déclarée n'est pas pour autant une association vivante. Tout comme un couple peut ne plus faire l'amour, plus rien à se dire ou faire en commun, à part soupirer sur les fantômes du passé. Rien d'extraordinaire à cela : tout organisme de tout type vit et meurt. Mais la caractéristique de l'association c'est qu'elle peut se renouveler avec du sang neuf, on verra cela plus bas.

 

 

Trois types d'associations :

La première, c'est l'association de façade, qui regroupe en fait, des personnes qui dirigent et font quasiment tout et d'autres qui adhèrent ;

 

La seconde, l'association de routine : semblable à la seconde elle n'a pour but que le « maintien » a priori. A priori car une association humaine produit toujours plus que son objet (des affects, des solidarités, des échanges de savoir lors de discussions libres...) seulement le manque d'auto-analyse fait que cette autoproduction de soit et du collectif, reste faible ou n'engendre pas de nouveaux possibilités sociales réellement puissantes. Exemple : un club de ping pong ou de poker, qui produit du lien social mais par incidence (en quelque sorte, et pour faire court). Ces formes associatives ont un fonctionnement circulaire, de maintient. Par exemple, dans un club de poker, les gens jouent puis font un tournoi par an et « rentrent chez eux ». Il n'y a pas d'idées de croissance.

 

La troisième et celle qui nous intéresse est l'association dynamique (de croissance) : elle se caractérise par une prise de décision autonome d'une majorité de ses acteurs pour la croissance de l'association afin de parvenir à des objectifs affichés et connus de tous. Cette prise de décision est évidemment, motivée par une forte motivation concernant l'objet de l'association (et les liens entre ses membres).

 

Association dynamique...

 

Le réseau d'entraide est une association dynamique dans le sens où elle recherche une croissance : plus de personnes, plus de projets, plus d'expansion territoriale en somme. On a qu'une vie, c'est pour réaliser quelque chose de valable et non pas regarder les trains passés en mâchouillant des émissions de télé.

 

Cette croissance nous oblige, évidemment, à penser le temps. Par exemple, comment vivront dans les années qui viennent, les précaires ou chômeurs proches de la retraite, qui composent une partie du réseau ?

Comment éviter les conflits générationnels et culturels que nous avons connu ? Comment accroître nos ressources sans créer d'entreprise libérale qui aspire toutes nos énergies ?

D'autres questions nous ont animé, plus d'ordre ontologique, sur le sens de la vie etc. Est-ce certaines personnes qui ont besoin de « croissance », de projets dans leur vie, ou est-ce tout le monde, y compris les personnes bloquées dans d'abominables histoires familiales ou sociales, les empêchant de bouger ?

 

Pour maintenir le dynamisme, pour permettre une croissance sociale et culturelle, émancipatrice, deux points :

 

1- il faut non seulement lancer des projets, les réaliser bien sûr, mais le faire également en accord avec les aspirations individuelles qu'il faut lier avec des questions sociales, politiques, ou en tout cas collectives.

Pour cela, il n'y a pas de secrets, il faut tester, agir, et surtout réfléchir individuellement et collectivement. La guerre sociale est aussi une guerre des idées ; il faut sans cesse en produire. Pour moi, la vie d'ailleurs ne peut pas se réaliser pleinement sans production personnelle, particulière (le reste serait le sexe, les affinités, la gourmandise... Mais j'imagine mal des personnes se contenter de manger et « coucher » toute leur vie ; en tout cas je ne connais pas d'exemple...).

 

Il vaut mieux avoir 10 projets, et en mener 5 à bien, qu'en avoir qu'1 et le mener à bien. Car dans un cas, 5 projets sont aboutis, et dans l'autre 1 seul. Cette lapalissade peut faire sourire, pourtant beaucoup de personnes se privent jusqu'au fait d'avoir même des désirs ou d'essayer de le réaliser.

 

Lorsqu'on ne désire plus, ou que l'on se l'interdit, c'est que soit on a peur, soit parce que l'on est écrasé par la vie, le quotidien (ce qui arrive ou arrivera à tout le monde). Peur de se confronter à une nouvelle activité, et donc d'être « fragile » un moment, de faire des erreurs... Seule l'action permet de vaincre cette peur, et l'encouragement peut aider celles et ceux qui, par exemples, ne veulent pas se lâcher dans la vie associative et la production sociale... Personnellement je suis convaincu que, sauf problème neurologique grave, chaque personne a en elle une puissance, des désirs, des aspirations, qui ne demandent qu'à s'exprimer et s'étendre tel un voile de puissance dans un territoire.

 

C'est aussi (et surtout) parce que les structures n'existent pas, que les personnes ne peuvent canaliser et libérer cette puissance. Ce qui peut, dans des cas extrêmes, conduire à des névroses ou tout du moins à de puissantes... frustrations.

 

La passion se développe surtout... en étant passionné. Et à des moments on est passionné (dans des activités complexes) en se forçant à bouger... De très nombreux exemples de la vie quotidienne le montre, pour mieux me faire comprendre (et convaincre) je fais en citer trois, très courants :

– vous n'avez pas revu un pote depuis un bail, il vous a appelé mais vous appréhender cette rencontre, vous la repoussez à chaque fois. Mais une fois le pote devant vous, vous n'avez plus envie que la soirée s'arrête ;

– se remettre à un sport suit le même cheminement : au début c'est dur, puis arrive un seuil où le plaisir équilibre la souffrance, puis la dépasse (la neurologie l'explique par la diffusion de phéromones, par exemple au bout de 20 ou 30 minutes de jogging)...

    faire un nettoyage de printemps : au début c'est chiant (enfin, pour certains), après vous avez des idées d'aménagement et ne pouvez plus vous arrêter etc.

 

Pourquoi tant développer me direz-vous. Où veux-je en venir ? Simplement, que la vie associative (association dynamique) apparaît complexe et « prise de tête » car beaucoup ne s'y investissent pas corps et âmes, sans prudence excessive ni attentisme. Casser ce pli individualiste ou cette routine, nécessite une violence (une mobilisation extrême) et au-delà de la mauvaise foi ou des petites lâchetés (que nous sommes tous susceptibles d'avoir) il faut reconnaître que les devenir sociaux, politiques d’émancipation dépendant de chacun et chacune d'entre nous et de chacune de nos positions et actions, au jour le jour. Il faut avoir le courage de se forcer à un moment.

Se forcer... Dans un discours politique déresponsabilisant type « on verra à la prochaine présidentielle », ou « je suis victime de... » - la notion d'effort n'est pas très à la mode. Alors, parlons-en. Sans effort il n'y aura rien : si ce n’est une vie de labeur, ponctuée de plaisirs (quand encore, on accepte d'en avoir !) jusqu'à la retraite et basta !

 

Star Académy, loto, fictions de tout type, virtualisation des vies... de nombreux dispositifs tendent à convaincre, notamment les plus jeunes, qu'on peut avoir une vie moins pauvre, moins entropique sans effort.

C'est complètement faux. Il vous faut compter sur vos propres forces aujourd'hui si vous voulez accéder à la puissance d'un collectif demain, puissance qui développera la vôtre comme votre puissance la développera.

On ne récolte que ce que l'on sème, peut-on se passer de ce vieil adage ?

 

2- le groupe ne doit pas exclure, se construire contre une minorité interne, une différence. Là aussi c'est plus facile à dire qu'à faire, justement essayons de creuser et de présenter les solutions qu'on a trouvées au réseau d'entraide...

Pourquoi se déchire-t-on dans des groupes humains ?

> Centres d'intérêts divergents : les personnes ne souhaitent pas faire les mêmes choses ;

> Convictions idéologiques ou visions du monde divergentes ;

> Conflits de territoires car des personnes prennent le même rôle sociale : une personne jusqu'ici considérée comme cordon bleu verra d'un mauvais oeil un concurrent ou une concurrente qui remet en cause sa réputation. Humain, bêtement humain, comme nous le sommes toutes et tous...

> Autres formes de jalousie : vis-à-vis de personnes réussissant mieux (ou supposé telles) etc.

> Répulsion difficilement cernables parfois (inconscientes) quand on dit qu'on ne peut pas sentir qqu'un sans qu'il vous ait fait du tort...

 

 

Voilà les quelques solutions qu'on a collectivement trouvées :

 

    dévoiler au grand jour les divergences, les rendre lisibles : lorsqu'elles gênent tout le monde, et ce, au lieu de « laisser couler ». Ils nous semblent importants que les clivages soient reconnus comme tel.

 

    Les creuser, les approfondir pour voir ce qu'il peut rapprocher malgré tout : il faut d'une part bien cerner les différences et que chacun les assume, et de l'autre voir si on peut passer outre (sinon, le départ ou l'éclatement du groupe peut être nécessaire)

 

    En aspect important, c'est que chacun soit reconnu pour un apport spécifique, d'une manière ou d'une autre. Chacun, même celles et ceux qui ne demandent rien, qui ne sont ni envieuses ni jalouses de nature (et il y en a, fort heureusement...) afin que leur rôle ne soit pas « minoré » malgré tout. Ainsi cela permet à chacun d'être reconnu pour un ou des apports spécifiques, particuliers. Peut être d'autres personnes pourraient le faire mais elles le font avec un tournemain, un style qui rend les réalisations uniques, avec une « touche ».

 

 

    reconnaître qu'on a besoin des uns et des autres...

 

      -     avoir des projets qui soient suffisamment mobilisateurs pour tous, ou le plus grand nombre si un consensus ne se dégage pas.

 

Mais le point qui nous semble important, c'est de cerner les « vrais » conflits, les vrais enjeux, comme on dit en psychanalyse. Des conflits, il y en aura toujours, car la vie contiendra toujours une part de luttes (sinon, il n'y a pas réellement de « vie » riche, du moins à mon avis).

Un exemple simple : tout le monde n'est pas satisfait du projet, donc rien ne se fait. C'est un peu comme le sketch de Pierre Palmade, sur le choix du film de la soirée... (Je ne me souviens pas du titre exact). Or, vaut-il mieux que 10 personnes ne fassent rien ? Ou plutôt, que les trois récalcitrants de « fassent rien » pendant que 7 se mettent d'accord sur le sujet ?

 

Qui dit dynamisme, dit combustion et conflit... C'est je pense, inévitable. Le tout, c'est de malgré ces conflits, sporadiques ou récurrents, de continuer à vivre, à coexister ensemble. C'est à dire, qu'il faut que le conflit reste localisé (confiné) dans quelques sujets précis, qu'il ne fasse pas tâche d'huile. Que, malgré le différent que vous pouvez avoir contre une personne, vous reconnaissiez ses qualités par exemple...

Les associations splittent souvent, car le constant souci d'harmonie fait que l'entropie peut se mettre en place jusqu'à la rupture. Comme dans un couple, mieux vaut une bonne dispute qu'une accumulation de rancoeur qui de toute façon explosera (violentes disputes) ou implosera (départ sans rien dire) un jour ou l'autre...

 

Il y aurait beaucoup à dire sur les associations dynamiques. Beaucoup de corrélation, de transversales à poser. On pourrait aussi parler de l'humour, des fêtes, des liens amicaux ou amoureux. Bien entendu, cela joue, beaucoup.

Je voudrais juste soulever un dernier point, issu d'observations. C'est ce qui est supposé être un vilain défaut : la curiosité. Curieux du monde qui nous entoure, curieux de voir jusqu'on peut pousser la machine...

Curieux d'apprendre et de voir comment seront reçus telle ou telle action. Curiosité et passion ont beaucoup à voir ; c'est un élément constitutif de la pulsion de groupes...

 

Que nous enseigne ceci ? Qu'on en revient à la motivation. Une division classique est en France, pays scolaire accroché à la culture d'Etat par excellence, la division se fasse entre sachant et non sachant. Non seulement je réfute ce point, mais je le réfute totalement. Le fait d'être avec un « sachant » dans un domaine particulier n'entraîne qu'une réalisation de la tâche que s'il y a un salaire, uniquement. Sinon, pour un secteur non marchant c'est seule ou presque la motivation, la mobilisation, l'autodiscipline passant à l'acte de chacun qui indique si une production est aboutie, ou non.

 

La motivation est profondément liée à la vision du monde de chaque individu qui compose le groupe, en sachant qu'une motivation collective existe. Cette vision du monde, mise en avant par les marxistes comme diverses écoles de psychologie, explique comment l'individu se place dans les situations qui l'entourent. La motivation découle de cette vision, elle n'est pas donnée tout du moins pas totalement (de l'influx nerveux, aux pulsions, notamment sexuelles bien sûr, la motivation a évidemment d'autres sources que je ne détaillerai pas vraiment dans ce texte).

 

C'est pour cela qu'il est important de réfléchir sur sa propre vision du monde ainsi que de « se motiver », de se forcer à l'être. L'une des pistes est d'informer sur vos pratiques comme j'informe sur les nôtres à Brive.

Nous ne sommes pas seuls. Nous sommes assez nombreux à agir et surtout, encore plus de personnes sont prêtes à le faire. Diffusez l'information sur vos pratiques ! Si vous avez du mal à trouver des relais, je vous aiderai : nowhere013@yahoo.fr

 

Et pour finir ce texte...

 

Ce texte s'est autant inspiré de pratiques sociales et politiques, que de pratiques associatives dans un sens plus large (pratiques ludiques, pratiques culturelles)... Merci donc notamment à Annie, Nicolas et Gilles pour partager cette odyssée collective depuis parfois 15-17 ans... Nous apprenons beaucoup ensemble. La partie sur les dynamiques de groupe durables doit spécifiquement beaucoup à Nicolas C., pour la théorisation comme pour les pratiques que l'on partage depuis maintenant près de 20 ans.

 

Ce texte en appellera de nouveaux, comme il s'appuie sur des anciens. Ce qui est important aujourd'hui, c'est de ne pas lâcher prise d'une part, persister dans ce que l'on fait, et, pour reprendre l'expression de Miguel Benasayag, de ne pas céder aux sirènes du spectacle. Toutes ces pages ont été écrites à reculons, au fil des semaines, dans le souci constant de ne pas dénuder totalement notre corps social mais de laisser des zones d'ombre. Certes, il faut que chacun des acteurs / actrices sociales parlent, de temps à autres, de leurs expériences – nous pouvons nous enrichir de cet échange d'idées. Mais le risque de la transparence, c'est en quelque sorte d'appauvrir la réalité en passant trop de temps dans la comm' ou toute forme de « représentation ».

 

Curieuse époque, où le moindre geste d'un quart d'heure doit attirer des commentaires de plusieurs semaines. Où il s'agit plus de parler de ce que l'on fait, que de faire. Il existe pourtant un remède aux critiques, aux dénigrements, au café du commerce, et ce remède c'est la production. Production sociale, production artistique, production écologique, production intellectuelle. Si nous lions ces productions d'une part, et les solidarités de l'autres, avec un mouvement anticapitaliste, rien ne pourra nous stopper. C'est possible, aujourd'hui, d'y parvenir, car l'époque est moins engoncée dans des idéologies rigides et frigides. Beaucoup de personnes ont envie de mouvement. Notre rôle en tant que militants sociaux, militants politiques c'est de fournir des amorces.

 

D'autres textes viendront développer les éléments présentés.

 

Raphaël M.

 

1er mai – 9 juin 2008

Merci à Nicolas et Annie, dont les pratiques et réflexions ont dégagé la voie pour ce texte.

Merci à Corinne pour son soutien et les échanges sur les pratiques associatives.

 

 


 

Par mygale
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Lundi 13 octobre 2008 1 13 /10 /Oct /2008 15:52
Par mygale
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Lundi 13 octobre 2008 1 13 /10 /Oct /2008 15:39

Perdu pour perdu

 

     Malgré ses tempes endolories par des pulsations de plus en plus aigües, Armand s'arma de patience et de son révolver calibre 32.  Un paysage laiteux s'ouvrait à son regard : la nuit était vite tombée en cette fin d'automne et une brume épaisse enveloppait le bocage limousin. A deux cent cinquante mètres luisaient les premiers feux de la ferme des Verlhac. L'homme fixait ces lumières, au nombre de trois, centrées sur les lieux de vie : l'une éclairait l'étage, probablement la chambre du petit, l'autre le rez-de-chaussée, et la dernière la cour. Seuls deux véhicules semblaient stationner- la 104 de Martine et la camionnette de Pierrot. Ce soir là l'aîné avait dû prendre la 406 flambante neuve pour aller faire bringuer dans une boîte de nuit. Vu sa descente habituelle, même en cas de retour fortuit, il ne serait guère d'utilité pour aider sa famille, et l'homme n'avait pas choisi le samedi soir par hasard. D'ailleurs la maison des T... restait sombre ; d'après les renseignements glanés par Armand ils étaient partis à la neige.

 

     L'homme commença à enjamber le barbelé ; il se retrouva au dessus du chantier d'autoroute, plaie béante d'un morne visage campagnard griffé par un tractopelle. L'homme mis ses gants, chaussa ses bottes caoutchouc, retroussa son jean et dévala la pente boueuse. D'en bas il ne voyait plus la ferme. Il savait que lorsqu'elle serait à nouveau dans son champ de vision il n'y aurait plus que sa sombre besogne, sa terrible et nécessaire "affaire" de la soirée qui compterait. Il arpenta la crevasse de la cicatrice, piste de nulle part vers les centres nerveux dans lesquelles des dents mécaniques mordaient chaque jour. Malgré sa longue préparation mentale, le ressassement des multiples scénarios possibles il restait mort de trouille. Consciencieusement il vérifia encore une fois tous ses préparatifs. Il ouvrit le barillet, et privé de lumière il utilisa ses ongles pour vérifier que toutes les balles étaient chargées. Puis il le referma et remis le cran de sécurité. Il revit en pensée le chemin qu'il avait à parcourir, les phrases à prononcer au cas où il serait découvert. Il ouvrit sa fiole de whisky et repris une rasade. Il tâta la poche intérieure de sa gabardine pour vérifier qu'il n'avait oublié aucun des trois quartiers de viande.

 

     Réflexe enfantin, il fit une prière pour ses deux enfants alors qu'il n'avait jamais mis les pieds dans une église depuis 25 ans. Puis il traîna, traîna le long de l'allée brune avant de se lancer d'un geste brusque tel un sportif sommé par le coup de semonce. Il grimpa la côte boueuse, manqua de glisser, s'accrocha à une branche en poussant un grrrmpf. Il se releva et commença à courir vers la maison. Malgré les semelles qu'il avait lissées ses bottes ne le dérangeait nullement pour courir. La météo avait en outre prévue des pluies diluviennes et les traces de son passage seraient effacées. L'homme en noir n'avait pas lu les Conan Doyle et ses histoires de détective névrosé par contre il avait vu tout Colombo et savait les détails importants à ne pas oublier, du moins le croyait il.  Il passa deux autres fils électriques et s'arrêta à 80 mètres de la ferme pour se cacher dans un bosquet. L'arrière de l'habitation était désormais visible. Il savait précisément où passer : cave, escalier, débarras du premier. Pour cela il devait attendre que les Verlhac se mettent à table, à 19 heures précises. Plus que dix minutes, durant lesquelles il ne pensa à rien.

 

     Il entendit Martine appeler le gamin, d'un ordre bref et bruyant. Il déballa derechef les trois quartiers de viande et partit du bosquet, puis arriva à la grille par dessus laquelle il balança les trois quartiers, qui atterrirent au pied des chiens enchaînés.  Ils se précipitèrent dessus, affamés par leur journée et sachant très bien qu'il aurait fallu attendre la fin du repas des "maîtres" pour avoir des restes. Les Verlhac n'aimaient guère leurs plus fidèles amis, qui ne servaient que pour la chasse ou garde, et l'homme en noir s'en était soucié, à une époque, plus qu'eux. En tout cas après cette âpre lutte pour les quartiers les chiens ne tardèrent pas à tomber groggies.

 

     Armand escalada alors le grillage avant d'arriver à la porte de la cave, qu'il ouvrit grâce à la clé qu'il avait conservée depuis son départ de la ferme. Seule une odeur âcre de vin s'échappant par bouffées écœurantes. Puis une hésitation. Il n'avait pas pensé à ça, en fait il n'avait pas réfléchi à l'après. Devait-il laisser ouverte cette porte pour s'échapper ou passer par la fenêtre comme il l'avait vaguement envisagé. Les volets seraient fermés. L'homme pris une brusque inspiration, alluma sa lampe torche et ferma la porte à double tours. Il traversa rapidement la grande cave, s'arrêta à un grand bahut rongé par les mites. La fouille ne donna rien, par contre se concentrer sur cette tâché lui fit baisser le rythme de ses pulsations. Il monta les marches de l'escalier et colla l'oreille à la porte, serrant dans sa poche non pas son flingue mais une bombe aérosol d'autodéfense, au poivre (ce qui pouvait autant servir contre les chiens que les maîtres). La voix bourrue de Pierrot engueulant le petit, Martine, sa seconde femme, effrayée par son mari, qui surenchérissait, le petit qui ne répondait pas... Un samedi soir habituel. L'homme enfila sa cagoule, rangea son flingue dans la poche et sa lampe dans ses poches. Il ouvrit son petit sac à dos et troqua ses bottes boueuses contre de vieilles baskets aux empreintes soigneusement lissées. Puis il tourna doucement la poignée : la porte était fermée. Alors qu'il sortait la clef, il entendit la porte de la cuisine claquer et des bruits de pas précipités, poursuivis par une voix bourrue - "et que je te vois pas de la soirée". Merde, le gamin était monté. L'homme réfléchit deux minutes et ouvrit doucement la porte.

 

     Un couloir sombre qui remontait en "T" sur une porte d'où s'échapper une raie de lumière. Selon des gestes répétés chez lui l'homme sortit, referma rapidement la porte puis remonta le couloir, tourna à gauche et commença à prendre l'escalier. Il ne fit pas de bruit, au demeurant la voix du gros Pierrot aurait pu couvrir un de ses éventuels éternuements. Même à jeun le gros Pierrot avait un sale caractère. Une fois en haut des marches il pressa encore l'allure et rentra dans la vieille chambre des parents de Pierrot où se trouvait le bahut. Un temps d'arrêt. Personne ne savait que Christophe, le fils aîné, lui avait dit un soir de beuverie que la famille conservait dans le bahut une cache renfermant des dizaines de louis d'or et des bijoux de famille, dont un diamant. Famille insouciante et inconsciente, qui garde par on ne sait quelle superstition de tels trésors sans se soucier de leur valeur. L'homme y avait crû lorsqu'il avait vu les lueurs de convoitise dans les yeux de Christophe qui, pour pataud qu'il fût, avait bien dû réfléchir une fois ou deux à les dérober, si ce n'est qu'il craignait son père plus que tout. Le lendemain, l'homme avait réfléchi puis avait questionné Christophe sur la beuverie de la veille, celui-ci qui n'était pas une "flèche", comme on dit, ne se souvenait de rien de la conversation de la veille. Bingo !

 

    La pièce était déserte, les volets fermés. L'homme referma la porte et fit tourner la clé vers l'intérieur. Puis commença la fouille du bahut. Sur ce il entendit le vrombissement d'une voiture qui s'engageait dans la cours de la ferme. Il se pressa puis sous une pile de linge il trouva effectivement un coffret fermé, sans la clé. Il secoua rapidement mais n'entendit que des glings glings. Il sortit un pied de biche du sac et alors que des voisins, les Fontanet, rentraient dans la maison il força la cassette : une vingtaine de louis d'or, deux lingots, des bijoux dont une bague sertie de ce qui devait être un diamant. Ce n'était pas le butin auquel il s'attendait et Armand étouffa un juron ; malgré sa déception il se dit néanmoins que cela devrait rembourser une partie des dettes. Il mit le tout dans le sac, puis se précipita vers la fenêtre. Merde ! Les lourds volets étaient rouillés. Il s'arrêta brusquement : des glapissements ! Les chiens s'étaient tant bien que mal réveillés et le gros Pierrot poussait des jurons. Merde, merde, merde ! Putain de Dieu ! L'homme resta interdit.

 

     Dans sa tête défila plusieurs scénarios possibles. Connaissant Pierrot il allait se mettre sur le qui-vive et inspecter toute la maison. Que faire ? Armand rouvrit le coffre et vida le contenu dans sa poche. Rapidement il le remit dans l'armoire et s'approcha de la porte, pour écouter, comme lorsqu'il était gamin et préparait des blagues pour ses cousins et cousines. En cas de peur, c'est l'infantilisme qui reprend, ou quelque chose comme ça. Céline, son ex compagne, l'avait lu dans un magazine psy...

 

     Pas un bruit dans le couloir sauf... des pieds de pas feutrés. Le gamin, qui s'avançait en traînant des pieds. L'homme essaya d'éclaircir ses idées malgré le stress qui commençait à lui bouffer le cerveau. Il ouvrit la porte : le couloir était dans le noir. Le gamin à sa droite se dirigeait vers l'escalier sur la pointe des pieds, certainement par peur de se faire engueuler par son père s'il le découvrait encore levé. L'homme pensa au dernier moment à enfiler une cagoule, qu'il avait pourtant soigneusement rangé dans son sac à malice, ou plutôt sac de désespoir, puis il attendit que le gamin descendit sur la pointe des pieds l'escala - "maman, qu'est ce qu'il se passe" ? A ce moment là la porte d'entrée s'ouvrit bruyamment : Martine, quelqu'un a empoisonné les chiens, c'est sûrement un foutu cambrioleur."

- " Appelle la police...

- Attends je m'en vais le coincer ce fils de pute... "

Des cris entre Martine et Pierrot... Puis quelques voix étouffées, sûrement les timides Fontanet, un couple de commerçants pépères, qui essayaient de calmer le Pierrot qui s'emballait.

 

     L'homme en noir rebroussa chemin et se dirigea vers la porte du gamin, qui était restée entrouverte, Il se dirigea vers la fenêtre et par les rainures des volets il entr'aperçu Pierrot qui motivait les chiens pour partir à la chasse. Mais ceux ci étaient incapables de bouger et continuaient à se trainer par terre en gémissant. Il fut trop tard quand Armand entendit un faible cri derrière lui. Le gamin le regardait, les yeux effarés, blanc comme un linceul... Un linceul...

 

                                                           *****

 

     Alors que l'homme sortait son révolver par un malheureux réflexe le gamin eu le temps de pousser un cri, un cri strident à fendre la pierre, tourner le lait, faire tomber la lune, enfin un truc comme ça. L'homme resta cloué sur place. Après un moment qui lui parut long il pointa le flingue vers le gamin recroquevillé en pieds de son lit, comme s'il était constipé, mais n'appuya pas. Il tremblait. Il ne parvint plus à réfléchir. Au bout d'un certain temps la porte s'entrouvrit. Pierrot se tenait dans l'embrasure de la porte, le néon du couloir découpant sa stature forte. Ses yeux porcins, au regard rendu mauvais par la Salaire, l'épais rouge de la région couleur sang noir, se portèrent vers l'homme. Il n'avait pas l'air d'avoir peu. Trop saoul, et trop en colère. L'homme encagoulé ne voyait même pas le fusil que Pierrot tenait dans ses mains, il était trop subjugué par ce regard qu'il connaissait si bien lorsque Pierrot battait ses chiens qui venaient de faire une bêtise, ou chier là où il ne fallait pas.

 

     Le gamin resta également muet. Des secondes se disputaient la première place, à celle qui durerait le plus longtemps. Les pantoufles de Martine crissèrent sur la moquette du premier, elle se glissa derrière Pierrot et poussa un cri, strident, long. Les deux hommes face à face reprirent leur esprit. Machinalement Armand appuya le premier sur la gâchette alors que Pierrot le mettait en joue, se dernier laissa glisser le fusil avant de tomber lui-même, une étoile de sang étant apparue à son épaule droite. Tel un ressort trop longtemps tendu Armand s'élança alors. Il bouscula Pierrot, renversa Martine sur le passage et dévala les escaliers quatre à quatre. Les Fontanet était resté debout et interdit dans le hall d'entrée ; ils préférèrent laisser passer cet homme encagoulé qui poussait un cri de rage, plus destiné à faire fuir sa propre peur que celle des Fontanet. Il parvint à s'échapper de la maison sans trop d'encombre et revint chez lui une demi-heure.

 

     Une fois rasséréné, une heure après, Armand errait dans sa propriété aux allures de radeau de la méduse à la dérive. Frappé de plein fouet par la crise agricole il n'avait pu se relever de deux sécheresses consécutives et ses cultures, maïs et blés, allaient à l'abandon, tandis que son cheptel avait été réduit à une peau de chagrin. Il pensa à ses deux enfants, à l'argent qu'il tirerait des bijoux vendus. Puis aussi douloureux fut-il il se remémora l'expédition chez les Verlhac. Ceux-ci ainsi que les flics ne tarderaient pas à s'apercevoir que plusieurs choses clochaient : comme l'homme en noir avait-il pu pénétrer à l'intérieur de la maison, sans trace d'effraction. Comment connaissait-il la cache des bijoux ? Et si Christophe parlait ? Etc. La situation était sans espoir. Un coup pour rien. Quelle folie avait pu le pousser ?

 

     Armand rentra et écrivit une longue lettre à son frère et sa belle sœur, à qui il avait confié la garde de ses gamins. Puis à quatre heures du matin sa bagnole se gara chez les Verlhac. Restait encore les traces d'une camionnette, peut-être celle de la gendarmerie. Il klaxonna et Martine sorti apeurée le nez de sa fenêtre. Il pointa alors l'arme sous sa pomme d'Adam et tira.

 

Raphaël M., juin 2004.

Par mygale - Publié dans : Nouvelles
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Lundi 13 octobre 2008 1 13 /10 /Oct /2008 15:30

Mouvement(s)

 

Un mouvement n'implique pas, nécessairement, de déplacement. Un mouvement dans un lieu de subordination (famille, entreprise, administration) ne signifie pas que les gens courent partout comme des lapins effarés, mais qu'ils transforment, par la lutte et l'effort du collectif, la situation dans laquelle ils se trouvent.

 

Un mouvement est transformation, avec ou sans déplacement.

Une fugue est un mouvement au delà-du déplacement, chez un adolescent comme en musique d'ailleurs.

 

Une grève est un mouvement dans sa tentative de bouleversement social, pas dans son déplacement en manif. Un soulèvement est une élévation de la conscience humaine qui n'est plus supposée, dès lors, individualisée (d'ailleurs, elle ne l'est jamais). C'est dans un mouvement social que la prise de conscience se développe, ou plutôt que les personnes en mouvement percutent, agencent des savoirs ou des "conclusions" qu'elles avaient déjà en elles pour en tirer des conclusions pratiques.

 

Naturellement, les mouvements se rencontrent au sein d'organisation sociales censées les transcender, d'une organisation anarchiste à un parti politique, en passant par un syndicat. Et là, la déconvenue est souvent cruelle. Des corpus du changement social ne sort qu'un agrippement rigide à des certitudes idéologiques vieille de bientôt deux siècles : construisons le parti, la force, le réseau - suez & souquez camarades, et après tout ira mieux. Les organisations créent au début mais finissent, souvent, par rigidifier et appauvrir les mouvements. La réflexion, le lancement d’action, l’apport créatif finissent étouffées par un groupe qui se sclérose, peu à peu.  

 

Surgit alors un paradoxe : alors qu'une partie de la population est souvent mobile sur pas mal de sujets, est prête à entendre parler d'alternatives à la précarité, de formation permanente, de solutions écologiques, de droits des minorités, les organisations représentant ces mouvements ont toujours plusieurs trains de retard en marche : en leur temps elles ont freiné des quatre fers concernant le mouvement féministe (voir la position du PCF ou des mao pendant les années 70 !), le mouvement homosexuel mais aussi le mouvement "low technologie" (simplicité volontaire) ou encore sur la déconnexion entre les ressources et l'emploi. Alors que des collectifs de chômeurs, de travailleurs sociaux et de personnes handicapées, parlent de revenu garanti et de formations de qualité tout au long de la vie, ou encore du dépassement du projet professionnel en projet de vie (collectifs de travailleurs sociaux) les organisations des lendemains qui chantent préfèrent voir les braves salariés rester éboueurs, caissières, toute leur vie. Il faut souffrir camarades.

 

Ce qu'on n'a pas compris, à ce moment là, c'est qu'on ne pouvait pas révolutionner la société sans révolutionner les organisations humaines qui sont partie prenante de cette société, ou celles qui sont supposées les transformer. Beaucoup d'anarchistes, d'autonomes, de communistes, élevé au biberon du soulèvement planétaire spontané type guévarisme (mal digéré sans doute), pensent qu'on peut faire n'importe quoi au quotidien, se diviser, snober la question de la précarité, ne pas se confronter à des débats et des altérités, mais qu'un jour, d'un claquement de doigt, tout changera. Claude Lévi Strauss ou Freud auraient appelé cela la pensée magique. C'est en tout cas une pensée religieuse, assez similaire aux rituels pentecôtistes dont les adeptes essaient, dans leur transe collective, de faire venir le paradis sur terre.

 

Des mouvements existent pourtant. Des mouvements qui dépassent les différences entre les individus du collectif, pour les mettre au service d'une cause. Des collectifs comme RESF, Ni pauvres ni soumis, Reporters sans frontière, ne demandent pas à leurs membres d'où ils viennent, mais ce sont les membres qui déterminent ensemble ce qu'ils font pour les sans papiers, les personnes handicapées ou précaires, ou encore les tibétains. Démocratiques, décentralisés, mobiles et actifs ces mouvements forment le renouveau et une rupture avec de morbides réflexes identitaires genre "les anarchistes contre les communistes contre les écolos, chacun dans son pré carré et les vaches seront bien gardées".

 

Cela bouge aussi au niveau des partis, dans le bon sens, je pense. Aujourd'hui en France, conscients des limitations, des erreurs du passé, se développent également le Nouveau parti anticapitaliste (nom temporaire de la formation issue de la LCR ) et le Parti ouvrier indépendant (le POI). L'intelligence collective des militants qui rejoignent ces deux forces a battu les tentatives de division et d'auto-marginalisation. D'autant plus que ces deux formations, triplent chacune leurs adhérents à cette occasion. C'est donc un réel élargissement. Un peu de neuf dans la mosaïque en miette des vieilles organisations sociales ? L’avenir le dira (ou pas). Ce qui est nouveau, c’est la volonté de se regrouper au plus près les uns des autres sans créer (trop) de doublon dans chaque localité (micro-groupes qui s’ignorent sans être capables d’expliquer leurs différences politiques).

 

Pour autant, regroupement n'est pas mouvement. Ces deux partis vont-ils réellement créer du nouveau par la suite ? Vont-ils accompagner, lancer ou amplifier des mouvements ?

 

Le passé et le présent ne nous pousseraient pas, a priori, à l'optimisme : le PS, le PCF, malgré leurs milliers de permanents, leurs moyens financiers, techniques, leurs locaux, leurs dizaines ou leurs centaines de milliers d'adhérents, ne sont pas réellement des forces où brillent l'étincelle de la créativité politique, en pratiques, en pensée. On attend les stars politiques, on applaudit, on soutien son écurie, on ne soutient pas le candidat (la candidate) désignée par "le parti", etc. (dans une sorte d'appétence, parfois morbide, parfois masochiste et joyeuse, pour l'autodestruction)

 

 Tout ceci, parce que les mouvements se sont arrêtés aux portes de ces partis.

 

Adhérer à un parti ne doit pas, à aucun moment, signifier l'arrêt de la créativité, du mouvement, des gestes dissidents et particuliers contre un système capitaliste et pour des alternatives au capitalisme. Le mouvement doit continuer à l'intérieur de ces structures. Dans ses écrits (exemple : L'âme et la vie) CG. Jung démontrait comment les trop gros groupes humains devenaient conservateurs, improductifs, attentistes et dans une certaine mesure paresseux (dans le sens où l'on se contente d'obéir à la tâche militante à accomplir).

 

Un parti, une force politique, devrait regrouper des équipes de franc-tireurs, qui feront des actions dans les espaces publics, qui penseront sans attendre l'assentiment ou l'autorisation de milliers de personnes. Une lourde organisation ne doit pas freiner ni l'élan vital (dans la déf. qu’en donne Bergson) ni le mouvement de libération politique, mais avoir en son sein une multitude de groupes qui se motivent et s'émulent dans un mieux disant émancipateur. Le parti politique doit se concevoir non pas comme un bloc monolithique mais comme un agrégat parfois chaotique, parfois autodiscipliné, de groupe de franc-tireurs dont les actions convergent vers le bien commun, la liberté et l'égalité, un système politique, économique et social qui permettraient aux personnes qui le souhaitent d'atteindre une forme de bonheur, de réalisations collectives et personnelles. Permettre, sans imposer. Certains aiment se complaire dans leur malheur, se créer des problèmes et on ne doit pas les contraindre à vivre autrement. Une société alternative peut, tout au plus, permettre à celles et ceux qui le souhaitent d'atteindre des formes d'épanouissement.

 

Un devenir possible, c'est que le NPA et le POI se figent en attendant 2012 et en se contentant, d'ici là, de faire UNIQUEMENT de l'anti-sarkozysme primaire sans dessiner en actes et en pensée les contours d'autres situations et d'une autre société possible. La création de ces partis n'est ou ne sera (concernant le NPA) qu'une étape. Il ne faut pas attendre qu' "Olivier" (il n'y aura pas de figure de prou médiatique au POI, on cherche à faire réellement différent) règle tous vos problèmes, comme par enchantement.

 

S'il fallait résumer les passions populaires, on pourrait dire : principe de sécurité (sociale...), principe de plaisir (le "du pain et des jeux" de l'empire romain). A la fois la vie et la survie des corps-esprits, ainsi que leurs exaltations.

 

Je pense qu'au-delà, il faut déborder des lignes et parler de sujets sociaux et sociétaux qui ne sont pas forcément liés à un clivage droite-gauche traditionnel :

- le sujet capital de production alternative et d'alternatives aux entreprises libérales classiques : coopératives, SCOP, regroupements de producteurs, regroupement d'auteurs comme cela s'est lancé en France (je reviendrai abondamment sur ce sujet qui casse l'individuation stricte des droits d'auteurs en reconnaissant la diffusion par capillarités et la pollinisation des idées)

- le rapport entre éducation et culture ;

- celui entre instruction des savoirs fondamentaux, apprentissage de l'autonomie, apprentissage de la vie sociale des élèves dans l'éducation nationale ;

- la question des rites sociaux : naissance, éducation familiale, rapport à la mort, la notion de référent. Existent-ils des rites structurants ?

- le rapport entre individu et collectivité - le fameux contrat social ; les organisations de transformation sociale doivent elles se substituer à un Etat soumis aux intérêts des capitalistes, pour proposer un contrat social qui n'aurait plus ce même Etat pour médiateur ?

- le rapport entre chaque situation, avec la communauté, et avec ce que certains appellent, mais que d'autres ne perçoivent plus, comme étant "la société".

- la notion de services citoyens ou collectifs.

                                                                                                              *****

 

La situation parait très noire :

- les médias sont mis au pas par l'Elysée ;

- la démolition sociale va continuer pendant l'été ;

- le Ministère de l'Intérieur organise le durcissement de la répression contre les combattants de la liberté, de l'égalité et de la fraternité que sont les sans papiers et les militants sociaux ;

- la situation se dégrade pour une large part de la population... Il faudrait être borné pour ne pas s’en rendre compte.

 

Ces situations exigent le regroupement, mais celui-ci ne sera rien sans mouvement qui traverse l'ensemble des situations que nous vivons. Nos vies ne sont pas saucissonnées ; c'est dans chaque situation, dans son entreprise, quartier, associations, famille et organisation politique, et ce au maximum de nos possibilités, d'impulser des mouvements vers l'émancipation et la transformation sociale.

 

En cela, il ne faut pas trop extrapoler par rapport au lancement du NPA et du POI, c'est juste une amorce. Le reste viendra de groupes de francs tireurs au sein de ces organisations, sous peine qu'elles ne soient que des institutions ronronnantes, un contre-pouvoir extrêmement territorialisé et symétrique à un capitalisme qui muterait pour s'adapter.

 

L’anti-sarkozysme ne suffira pas.

 

Le mouvement ne doit pas s'arrêter aux portes des organisations politiques !

 

Raphaël M,

1er juillet 2008

Par mygale - Publié dans : Politique
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